Le but de ce chapitre est de fournir des directives utiles aux personnes qui font une enquête sur les causes de problèmes de détérioration qui entraînent la maladie ou la mort d’animaux ainsi que sur les problèmes d’échauffement qui peuvent provoquer des incendies ou des explosions. Pour mener des enquêtes sur ces deux types de problèmes, il faut avoir recours à une méthode systématique et rigoureuse pour tirer le meilleur parti possible des renseignements obtenus. Il est de la plus grande importance de rassembler ces renseignements ainsi que tous les documents à l’appui, pour le cas où des poursuites judiciaires seraient entreprises par la suite (voir chapitre 9).
Pour un excellent compte rendu du type de dommages causés aux denrées en cours d’entreposage, d’arrimage et de transport, nous conseillons au lecteur de se reporter à Knight (1985).
Pour étudier des détériorations de contexte inconnu, voici les étapes qu’il faut suivre (résumé: tableau 11).
Se rendre rapidement sur les lieux et interroger les personnes-clés, comme les témoins oculaires. Prendre des photographies des installations et des animaux malades ou morts.
Déterminer la source des matières détériorées ou susceptibles de transmettre des maladies: si elles ont été produites, entreposées et données en nourriture sur place ou si elles ont été manufacturées à l’extérieur de l’installation avant d’y être portées pour être entreposées et données en nourriture (granulés à l’usage du bétail). Déterminer si les matières endommagées ou suspectes formaient une partie ou la totalité du contenu d’une ou plusieurs cellules de l’installation. Si les dommages étaient limités à une seule cellule, les matières touchées se trouvaient-elles dans la partie supérieure ou la partie inférieure de la cellule? dans des poches? à proximité de la partie centrale supérieure? près des portes? près du plancher d’aération? sous les goulottes? à la surface ou près des parois? ou adhérentes à ces dernières? Prendre de bons échantillons des matières atteintes et non atteintes pour mieux les comparer. Il faut se servir d’un échantillonneur à godet à plusieurs chambres ou d’une sonde en profondeur pour silo. Il faut ensuite mettre les échantillons dans des sacs de plastique à double paroi, les sceller et les placer dans un conteneur réfrigéré pour transporter au laboratoire. On doit identifier les échantillons en utilisant les étiquettes qui se trouvent dans les sacs. Prendre des photographies des matières atteintes et des matières intactes.
Si les matières endommagées se trouvaient dans la partie supérieure de la cellule, il est probable que cette détérioration ait été provoquée par un apport d’humidité qui a pénétré dans la région atteinte et s’y est logée. La pluie ou la neige a pu entrer par des panneaux ouverts ou mal fermés ou par des joints mal scellés entre les tôles ou encore par des trous de boulons. Parmi les autres possibilités, il faut penser à des entrées d’eau s’écoulant des godets de l’élévateur, des goulottes à grains, au déplacement de l’humidité dans les cellules non aérées, au développement d’un front d’humidité dans les cellules aérées, causé par l’emploi de ventilateurs de taille inappropriée ou à l’arrêt de l’aération, ou encore à une trop grande quantité de graines de mauvaises herbes, ou à l’accumulation de particules fines sous les goulottes, du fait qu’on n’a pas utilisé de disperseur, ou qu’on l’a utilisé de façon inappropriée. Si les matières endommagées se trouvent dans la partie inférieure de la cellule, il est possible que l’apport de l’humidité se soit produit par une fuite entre le plancher de béton et la paroi de la cellule ou par une porte mal fermée. On peut encore trouver des matières fortement humides, au printemps, dans les points morts situés près des parois, au-dessus des planchers d’aération partiellement perforés. Si les détériorations notées dans la cellule ne sont pas limitées à un seul endroit, il est possible qu’une partie ou que la totalité des grains aient été entreposées à une température trop élevée ou avec une teneur en eau excessive, impropre à une bonne conservation.
En cas de maladie des animaux, changez leur alimentation courante et donnez-leur de la nourriture fraîche pour dissiper les symptômes, ce qui permettra, selon les cas, de retenir ou d’éliminer la première source comme cause de la maladie. On doit donc envisager les mesures suivantes: vérifier les antécédents de l’espèce ou du troupeau ainsi que son taux normal de morbidité; examiner les circonstances qui ont accompagné l’alimentation actuelle, c’est-à-dire déterminer si les symptômes de maladie doivent être associés à une livraison antérieure ou à une nouvelle livraison; se renseigner sur le fournisseur, savoir s’il est digne de confiance ou si d’autres clients ont eu des problèmes avec lui; analyser la maladie et les symptômes possibles de stress avec le vétérinaire; si possible, assister à l’autopsie et prendre des photographies; rechercher les possibilités de pollution de la nourriture: des écoulements d’eau ou de pluie dans les mangeoires, des blocs de matières durcies dans la nourriture ou l’utilisation de grains moisis qui peut être associées aux toxines; prélever des échantillons des matières atteintes et des matières intactes (comme témoin), identifier ces échantillons et les photographier.
Examiner tous les échantillons suspects, ainsi que les échantillons témoins, à la recherche d’une augmentation des niveaux de teneur en eau, des baisses de niveau de germination des grains, des hausses de niveau d’acide gras, de la présence d’odeurs déplaisantes ou de moisi ainsi que de la présence de certaines espèces de moisissures avant ou après récolte. Dans les cas de maladies animales, analyser les échantillons à la recherche des aflatoxines, de l’ochratoxine A, de la stérigmatocystine, de la citrinine, de la patuline, de l’acide pénicillique, des trichothécènes, de la zéaralénone et autres mycotoxines, suivant les moisissures qui se développent avant ou après récolte et selon les symptômes que présentent les animaux malades. Faire une analyse des ingrédients, des aliments manufacturés, afin de vérifier si certains éléments de leur composition n’ont pas été intégrés à dose double ou même triple.
Une fois déterminée la cause de la détérioration, il faut prendre les mesures nécessaires pour maîtriser la situation et éviter qu’elle ne se reproduise. On doit retirer et rejeter les matières endommagées, rincer ou pulvériser les parois avec une solution de Chlorox® (deux parties de Chlorox® pour huit parties d’eau) pour éliminer les moisissures d’entreposage (Charles, 1985); si nécessaire, sécher les matières intactes et les remettre en silo. À titre préventif, fermer hermétiquement les cellules et installer les dispositifs appropriés d’aération et de surveillance.
Dans les cas de maladies animales, changer de nourriture ou de fournisseur et ne commander que les quantités nécessaires pour une consommation à court terme.
Au cours de l’enquête, ne pas oublier que les détériorations sont le plus souvent provoquées par l’entreposage des matières dans de mauvaises conditions: par exemple, la teneur en eau et la température étant trop élevées au départ, les matières auraient dû être séchées ou aérées; ou bien les matières avaient été mal aérées ou traitées de façon impropre avec de l’acide propionique pendant la période d’entreposage ou encore, la teneur en eau avait augmenté à certains endroits du silo en cours d’entreposage, soit à cause d’un déplacement d’humidité, soit à cause de fuite dans le toit et dans les parois. Les symptômes de maladies des animaux peuvent être causés par des mycotoxines ou des erreurs de dosage dans les ingrédients des aliments, ainsi qu’avec de nombreux autres agents ou facteurs. L’aide d’un vétérinaire expérimenté, bien au fait de ces types de maladies particulières aux animaux est essentielle pour déterminer la cause exacte de la maladie.
Les problèmes de ce genre peuvent être d’une importance relativement mineure, par exemple des poches de matières échauffées à l’intérieur d’un chargement, ou d’une importance majeure comme un incendie ou une explosion entraînant la destruction d’installations d’entreposage et des dommages aux denrées entreposées. Les étapes à suivre pour enquêter sur les problèmes d’échauffement, d’incendie ou d’explosion sont décrites au tableau 12. Elles peuvent servir de liste de contrôle des points essentiels à passer en revue dans la plupart des cas. Cependant, en raison de la nature complexe et du caractère particulier des problèmes, cette liste ne convient pas à toutes les éventualités.
Les principales étages à suivre lorsqu’on enquête sur un échauffement, un incendie ou une explosion, comme décrites au tableau 12, sont les suivantes:
Se rendre rapidement sur les lieux pour interroger le personnel de service ou non, les évaluateurs d’assurances, les pompiers, les policiers, les journalistes et les témoins oculaires au sujet de la source de l’échauffement, du feu ou de l’explosion. Enfin, prendre des photographies et des échantillons avant qu’on ne déplace trop de choses sur les lieux mêmes du sinistre.
Déterminer la nature, le type et le volume de la ou des denrées en question; l’étendue des dommages causés aux installations et aux stocks; l’état des structures des installations et les risques de danger; enfin, les méthodes de lutte employées contre l’incendie.
Examiner les documents relatifs à la température, la teneur en eau et l’état des produits, afin de déterminer s’il existe des poches de matières à forte teneur en eau qui pourraient devenir une source d’échauffement des denrées. L’examen de ces documents et les entretiens avec le personnel permettent d’évaluer la fréquence et le degré de qualité des opérations de nettoyage, d’aération, de retournement, de surveillance et de lutte contre les insectes pratiquées dans l’installation. Voici les causes possibles de problèmes d’échauffement que l’on doit vérifier: l’entrée inapparente de pluie ou de neige, par des fuites ou l’entrée d’eau provenant des élévateurs à godets, ou encore l’utilisation d’humidimètre défectueux ou mal étalonné, la proximité de tuyauterie de vapeur, de chambres de machines, d’ampoules électriques allumées ou enfin d’utilisation inappropriée de produits de fumigation.
Les feux peuvent être provoqués volontairement pour de nombreuses raisons, comme l’appât du gain, ou dans le but de cacher un autre crime, par désir de détruire ou de protester, dans le but de devenir un héros ou une héroïne ou encore pour satisfaire un besoin (trouble mental) ou par ennui (Dennett, 1980). Généralement, en raison de leurs agissements antérieures, la présence et les activités des incendiaires volontaires dans une communauté sont déjà connus de la police. Des restes de chiffons graisseux, ainsi que d’autres traces matérielles, peuvent être retrouvés après un incendie, fournissant ainsi la preuve de leurs activités criminelles.
L’utilisation d’un équipement de soudure dans les installations ou dans leurs environs, peut provoquer des incendies, et plus particulièrement des explosions. Des étincelles peuvent se produire et fournir une première source d’inflammation entraînant, pour commercer, une explosion de poussière qui déloge des débris collés à des parties saillantes risquant ainsi d’alimenter par la suite un incendie d’importance majeure.
La surchauffe des roulements mécaniques et des moteurs électriques, ainsi que les défauts d’installation et de fils électriques constituent également des causes connues d’incendies (fig. 6). Comme la foudre peut mettre le feu aux structures, il est donc recommandé de vérifier si le paratonnerre est endommagé et s’il y a eu un orage au moment de l’incendie.
Parce que l’électricité statique peut provoquer des explosions dans des atmosphères poussiéreuses, on doit donc vérifier si des mesures ont été prises pour réduire le risque entraîné par les charges électrostatiques dans l’installation. Il n’est pas impossible également que des combinaisons de travail en tissu synthétique ayant la faculté de retenir des charges électrostatiques aient joué un rôle important dans la cause de l’explosion.
Des produits fumigènes contenant des phosphures d’aluminium ou de magnésium sont utilisés sous forme de granulés ou de bandelettes pour détruire des insectes dans les minoteries ou autres zones d’entreposage en vrac. Lorsqu’elles sont exposées à l’humidité ou à la chaleur, ces substances produisent un gaz inflammable appelé phosphine. Pour cette raison, l’enquêteur doit vérifier auprès du personnel de l’installation si de telles fumigations ont été récemment pratiquées. Un incendie peut également être causé par l’addition accidentelle d’eau à des granulés ou par des bandes de substances fumigènes ou même par le contact de la pluie avec des emballages ayant contenu de tels produits et qui ont été jetés aux ordures. De fortes concentrations de ces granulés mal répartis à l’intérieur d’une masse de grains peuvent créer suffisamment de chaleur pour provoquer un incendie ou endommager les grains situés immédiatement au-dessus, entraînant ainsi un déclassement et une perte financière. Des ventilateurs placés sur des installations ayant reçu une fumigation de phosphine peuvent entraîner une inflammation causée par les variations de compression des gaz et par des étincelles provenant du ventilateur.
Des incendies et des explosions peuvent être causés par l’auto-inflammation de denrées fortement échauffées, se trouvant exposées à l’air ou à l’oxygène. Des matières agglomérées brûlantes à l’intérieur d’une masse entreposée froide indiquent un auto-inflammation sur place. Certains de ces blocs de matières peuvent avoir pris feu dès leur exposition à l’air et avoir fourni la source d’inflammation pour des explosions de poussière. Ces blocs de matières fondues peuvent provenir de l’intérieur d’un navire, d’une péniche, d’un wagon ou d’un silo. Ils ont pu être déplacés sur une certaine distance par les courroies de transporteur à l’intérieur d’une installation et parvenir ainsi au lieu du feu ou de l’explosion. Il peut y avoir un auto-échauffement si un liquide de couleur brune s’écoule des lignes de jonction des silos ou si des dépôts de suie se forment sous les planchers d’aération, à cause d’une mauvaise aération ou d’un fort échauffement des stocks. Souvent, des denrées en cours d’échauffement très avancé continuent de se consumer lentement pendant de longues périodes en ne s’enflammant que s’il leur est fourni un appoint d’air ou d’oxygène.
Les feux et les explosions peuvent être causés par des facteurs très complexes; voir un compte rendu très intéressant par Stanton (1987) sur le désastre du SS Green Hill Park.
Se procurer un plan des installations indiquant l’emplacement et le contenu de chaque cellule d’entreposage, de chaque navire, de chaque péniche, de chaque camion ou wagon. Déterminer si au moment de l’incendie ou de l’explosion, il s’est produit un mouvement des stocks et, dans ce cas, le type de denrées et d’emplacement en question. Examiner l’installation et son contenu, à la recherche des traces de causes figurant au tableau 12, section 3b; si possible, inspecter les stocks de denrées en compagnie d’une personne expérimentée en récupération. Rechercher par exemple des chiffons trempés d’huile, signe d’un incendie criminel, et des contenants de produits fumigènes mis à l’écart, et qui pourraient constituer une cause d’incendie. Déterminer l’emplacement de la source initiale de chaleur et le cheminement probable du feu et de l’explosion, par un examen des lieux et des photographies. Se procurer des échantillons de matières intactes, de matières endommagées par le feu et par la chaleur, les étiqueter, les photographier et les placer dans des sacs.
Dès réception au laboratoire, examiner les échantillons et les classer en catégories endommagées, brûlées en entreposage et brûlées au cours de l’incendie en établissant leur rapport avec les emplacements de détérioration, d’échauffement, de feux ou d’explosions dans l’installation. Des matières agglomérées par la chaleur peuvent indiquer la source d’un auto-échauffement ou correspondre à des dommages causés beaucoup plus tard, au moment où les matières entreposées étaient consumées par le feu.
Les problèmes d’échauffement dans des denrées entreposées sont la plupart du temps causés par une activité biologique ou chimique. Les incendies et les explosions seront probablement causés par autre chose que l’auto-échauffement, c’est pourquoi il faut d’abord envisager d’autres causes, comme l’incendie criminel. Par contre, l’auto-inflammation a pu se produire si des matières agglomérées par la chaleur ont été exposées à l’air ou aérées. Et des incendies et des explosions peuvent se produire également lorsqu’on transporte des matières agglomérées par la chaleur dans une installation après avoir déchargé des silos, des wagons, des navires ou des camions.